Être forte, oui, mais pas avec n’importe qui, et pas n’importe quand.
- Romain Delaire
- 26 mars
- 4 min de lecture
Ça pourrait résumer le message pour la femme venue me voir hier.
Elle est confrontée à une situation difficile. Très proche de son foyer, sa locataire se joue d’elle et abrite, sans son consentement, un homme potentiellement dangereux.
Comment fait-on dans ce genre de situation ? Quand on sent que le conflit va être long, et que soi et les siens sont exposés à une tension et un danger qu’on ne souhaite pas à son domicile ?
Comme un malheur n’arrive jamais sans un bonheur, madame va se marier. Comme si finalement, il lui était servie sur un plateau, de vivre ce que c’est de décider de s’engager à faire front quelque soient l’adversité.
Madame a appris à se contenir, à ne pas trop déborder et à devoir protéger ses proches de son feu, de son intensité et de sa colère. Sauf que ce sont les limites de son conditionnement. Et ces limites ne sont plus adaptées pour mettre au monde la profondeur du lien qu’elle se souhaite maintenant.
Il a fallu lui dire qu’il n’y a pas de doute sur le fait qu’elle est forte. D’ailleurs, bravo pour le chemin parcouru, bravo d’avoir osé prendre les risques qu’elle a pris, de s’être choisie et de ne pas s’être laissée faire lorsqu’elle a dû être seule à se choisir devant la violence et les coups.
Mais ce temps est révolu. Aujourd’hui, elle n’est plus seule. Le travail paie, l’amour propre et l’autorité sur le sacré de son intimité paie. Et bizarrement, ce qui a été autrefois, une puissante force, celle de décider qu’elle ne se laisserait plus atteindre pour être salie, est un obstacle aujourd'hui.
Parce qu’aujourd’hui madame est respectée et honorée par son amoureux. Alors, il est temps de se montrer sans limite. S’il reste une limite, ça pourrait être celle de ne pas confondre terreurs et fureurs. C’est-à-dire que c’est vrai que madame peut être traversée par une grande intensité, c’est important que sa vérité profonde soit exprimée avec transparence auprès de son amoureux, mais madame ne doit pas être le jouet de cette intensité. Exprimer, témoigner, assumer et confier, oui, projeter, se venger, décompenser et vouloir provoquer le mal qu’on subit, non.
Mais c’est presque un détail dans l’histoire de madame. Ces amoureux-là ont dépassé ça. Ils se sont choisis.
Il a donc été important d’approfondir cette histoire de choix. Le choix n’est pas quelque chose que l’on fait une fois. Le choix d’être ensemble est un choix de chaque instant. Et pour qu’il soit éclairé, il nous faut nous montrer. Lorsque l’autre me choisit mais que moi je sais que je retiens/contiens beaucoup de ce que je suis, de ce qui m’habite et de ce qui me touche, je ne me sens pas vraiment choisi. Je sais que l’autre choisit une version de moi qui exclut ce qui en moi me dépasse.
Le choix est quotidien parce que je ne sais pas ce que je devrais assumer de moi demain. Je ne sais pas qui je deviendrai exactement. Je ne sais pas quelle mémoire, quelle vérité, quelle découverte de moi-même me fera devoir assumer ce dont aujourd’hui je n’ai pas conscience. Le choix est quotidien, parce qu’il faut que j’aie quotidiennement le choix de renoncer. J’ai besoin du choix de dire ou non, « hier je te choisissais, aujourd’hui je ne te choisis plus ». « Hier nous nous renforcions et nous étions complémentaires, aujourd’hui ce n’est plus le cas ».
Et évidemment j’ai besoin de donner ce pouvoir à l’autre. Le pouvoir d’être spectateur de ce que je deviens, et de choisir ou non que ça lui convient.
Si on ose la poésie, on pourrait donc dire que les difficultés que rencontrent ces amoureux sont en quelque sorte leur examen d’accession à leur mariage. Une forme de boss de fin de niveau qui leur dit « ok vous voulez marcher ensemble, et si on augmente un peu les complications matérielles, est-ce que vous êtes d’accord de rester unis, de faire front et de décider que vous en sortirez grandi ? ».
En toile de fond, il nous a fallu aller regarder comment la gravité, les tensions et les horreurs du monde ne sont plus à nier. C’est-à-dire qu’il nous faut fermer les yeux et le cœur sur beaucoup de misère pour nous étonner lorsque cette violence toque à notre porte.
Pourtant la violence, la misère, l’horreur et l’abject n’avaient jamais disparu. Nous avions juste, un temps, réussi à nous raconter que nous, nous pourrions ne plus les sentir, ne plus les vomir, ne plus les regarder et ne plus les pleurer. Alors quand elles toquent à notre porte, nous sommes surpris, et surtout, nous ne sommes pas préparés.
Faire partie de la famille de l’humanité, c’est vivre ensemble, à la saine mesure, tout ce que l’humanité vit et endure. Ce n’est pas négociable. Fermer les yeux nous ronge. Une part de nous sait et sent ce que vit l'autre, c’est automatique. Quand je communie, je partage, je fais front, même un tout petit peu, avec ce qu’est la condition humaine dans son ensemble, alors je reçois une prodigieuse énergie pour traiter mes enjeux d’individu.
Quand on reste connecté au pire, il devient plus facile de se donner les moyens du meilleur.
C’est ça le mariage, c’est ça l’alliance, c’est ça décider de marcher ensemble. Ce n’est pas croire que nous aurons le dessus sur les orages, les accidents, les décès et les coups du sort. C’est assumer que tout ça va bien se produire, que tout ça va nous toucher, nous fracturer, nous changer et nous transformer, mais que nous sommes d’accord pour être là les uns pour les autres sur le chemin de cette rencontre avec nous-mêmes.
Merci, madame, pour votre temps, votre attention et votre confiance,
Je vous souhaite le plus beau des mariages.


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