L’amour désinfectant,
- Romain Delaire
- 10 avr.
- 4 min de lecture
L’amour, la douceur, la tendresse, la gentillesse qui sont prélevées du plus profond pour être administrées au plus profond, ne sont pas forcément une partie de plaisir.
Aimer et être aimé en profondeur décape, désinfecte, soigne et donc peut piquer intensément.
Peut-être qu’on peut en déduire que souffrir n’est pas forcément le fruit d’un égarement.
L’anesthésie entraînée de notre société nous encourage à ne pas nous bousculer, ne pas nous confronter, ne pas nous toucher, ne pas nous impacter et ne pas nous décevoir. Cette éducation provoque une inversion de valeur.
Être bousculé, confronté, touché, impacté et décevant devient religieusement immoral.
Il y a une nuance importante à remettre en place. Oui, pour qu’une société soit civilisée et intelligente, il nous faut des limites et des cadres qui nous permettent de ne pas nous abuser. C’est sacré. Mais ce qui va avec, c’est d’assumer de s’inscrire dans les cadres qui nous permettront de donner et de recevoir les comportements humains nécessaires que sont le fait de se bousculer, de se confronter, de se toucher, de s’impacter et de se décevoir.
Ces comportements font partie de ce dont nous avons besoin pour être en bonne santé. Mais pas n’importe quand, pas n’importe où, pas n’importe comment et pas avec n’importe qui.
La qualité du cadre change tout. Donc, si globalement, à l’échelle de la grande collectivité ces notions ne doivent pas être l’entrée en matière de nos interactions, à l’échelle individuelle, nous avons besoin d’assumer de nous engager dans des cadres/relations, qui nous permettent de vivre ces interactions.
Et là, on arrive à la nécessité de nous regarder honnêtement, et de nous confronter sérieusement à nos pulsions, nos désirs et nos sources de jouissances.
Donc concrètement, si j’aime taper, me battre physiquement, que je sens que mon corps en jouit, que mon énergie frétille de donner et de recevoir des coups, il me faut être honnête sur mon énergie et assumer de m’inscrire à un club de sport de combat. Dans le cadre de ce club, la confrontation et toutes les notions évoquées plus haut seront sublimées.
Comment on retombe sur nos pattes avec cette histoire d’amour désinfectant ?
Eh bien l’engagement de soin, de fidélité, d’exclusivité et de protection affective, sexuelle et matérielle qu’est censé engager la relation amoureuse, implique que la confrontation, le toucher, l’impact et la déception y trouvent leur place.
La relation amoureuse, c’est comme un club de sport dans lequel on s’engage à se rencontrer dans des profondeurs que chacun découvrira sur le chemin. Pour qu’on puisse se sécuriser, il nous faut sentir que l’engagement de l’autre n’est pas de nous porter ou de nous préserver, mais de nous refléter honnêtement et de faire son chemin à lui honnêtement. Quand nous osons définir ce cadre duquel chacun des amoureux devient le gardien et l’ambassadeur, alors nous produisons le creuset dans lequel les transformations les plus profondes seront bienvenues.
Le cadre, l’honnêteté et la fermeté des engagements changent tout. Parce que de leur qualité dépend la sécurité du sanctuaire des amoureux. Plus le cadre est flou, pas assumé et surtout plus les amoureux se laissent des plans B et des portes de sorties, moins le sanctuaire est puissant et fonctionnel, plus les interactions seront superficielles et pauvres.
Le dosage est subtil, mais encore une fois le cadre et le respect de l’ordre dans lequel on fait les choses changent tout. Donc, sur ce chemin, les compulsions, les précipitations et les fuites seront de plus en plus contreproductives. Parce que faire les choses dans l’ordre, c’est assumer que s’offrir une relation puissante, animale, familiale et légère, c’est avant tout oser traiter les sujets d’impuissance, de spiritualité, d’individualité et de gravité lorsqu'ils se présentent. Et ça promet de profondes secousses.
La grâce n’est pas le déni de la crasse. C’est le respect, le soin et le traitement de la crasse en temps et en heure qui offre un accueil honnête et bienvenu de la grâce lorsqu’on sait qu’on ne l’a pas volée. Lorsqu’on sait que l’instant de joie n’est pas un reniement des moments de peur, de doute, de difficulté et de souffrance.
Le cadre amoureux est conçu pour ça. Sinon ce n’est pas un cadre amoureux mais une prise d’otage, une manière d'inviter l’autre à jouer le rôle d’une marionnette dans un fantasme qui a vocation à nous faire revivre indéfiniment un bonheur terminé depuis longtemps.
Quand on ose ce niveau de don et de prise, quand on a fait les choses dans l’ordre et donc qu’on sait que le cadre est solide et sécurisé, alors l’amour, la tendresse, la douceur et la présence de l’être aimé dans les instants de grâce comme dans les instants de crasse, brûle toutes les béquilles qui nous permettaient, autrefois, de tenir debout. Et quand les béquilles disparaissent, il y a toujours ce moment à revivre. Le moment où les petites roulettes du vélo ont été enlevées et qu’on a une voix à l’oreille qui nous dit qu’on est capable. Qu’on n’a plus aucun doute sur la confiance qu’on a en cette voix. Et qu’on ose s’élancer avec la force d’être aimé, de croire en nous et de savoir qu’on pourrait peut-être y arriver, et que si ce n’est pas le cas, on soignera, on réparera, et le moment venu, on réessaiera.
Ça vaut le coup de nous serrer les coudes. Ça vaut le coup de nous montrer. Ça vaut le coup de nous offrir l’exclusivité, la sécurité, la tendresse et l’engagement dans l'intimité.


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