Convaincre le monde de la vérité de ton cauchemar ne te donnera pas accès à tes rêves.
- Romain Delaire
- 16 janv.
- 4 min de lecture
C’était le message derrière la sollicitation de l’homme qui est venu vers moi hier.
On parle ici d’un homme instruit, besogneux, tendre, sensible, un papa touché et dévoué, un mari investi et soucieux du bien de sa chère et tendre.
Cet homme est venu vers moi d’abord pour démontrer. Démontrer avec quelle implacable logique il est lucide sur l’état du monde, de la société, des rapports sociaux et du désastre global.
Il fallait l’écouter. Il fallait entendre sa vérité, son monde, la rigidité des barreaux de sa prison, l’amoncellement de causes et d’effets qui désarment ses capacités, sa générosité et sa force d’aimer comme il voudrait en être capable.
Il fallait écouter ça parce qu’il a l’habitude de se retenir. Il ne livre jamais vraiment le paquet complètement. Il sème ici et là, dans toutes ces interactions, ce décor obsédant, mais il se retient d’aller jusqu’au bout, il se retient de s’effondrer.
D’une certaine manière, hier, il en a eu l’occasion. Il a pu aller jusqu’au bout, tout dire, tout argumenter, tout vomir. Et après ?
Après il était fragile, libre et disponible. Pas libéré ni soigné de quoi que ce soit, mais respecté, entendu et honoré.
Cet homme en a tellement sur le cœur qu’habituellement il est fui lorsqu’il commence à l’ouvrir son cœur. Parce qu’un tel cadeau, on ne peut l’accueillir qu’en ouvrant soi-même en grand son cœur et en se laissant transpercé, chamboulé et changé par la révélation de ce témoignage qui brûle au fond de chacun de nous. Alors habituellement, on préfère le regarder comme une bête bizarre. On préfère ne pas se reconnaître et le ranger dans la case des trop sensibles, des trop fragiles, des malades, des inadaptés et lui souhaiter qu’il purifie cette chose immonde et purulente qui le ronge et ne concerne que lui.
Sauf qu’hier on a joué à un autre jeu. J’ai pu lui dire qu’il était convaincu mais pas convaincant. J’ai pu lui montrer l’autre côté de sa démarche.
Monsieur espère qu’en ralliant le maximum d’humains à sa cause, son mensonge deviendra vrai, son sacrifice deviendra légitime.
Mais non. C’est bien la source de sa douleur. Un mensonge répété 1000 fois reste un mensonge. Un sacrifice convaincu et volontaire reste un délaissement de soi, un abandon des joies de l’enfance, une désertion du rêve originel.
Facile à dire, facile à diagnostiquer, et après ?
Après, c’est un travail minutieux de déconstruction des ramifications infectieuses qui ont pris racine dans un terreau innocent.
Le terreau innocent, c’est l’élan originel de fraternité, d’attention, de joie, de jeu, de se protéger entre copains, de se réchauffer entre humains. Les ramifications infectieuses sont toutes les fausses vérités, les fausses promesses, les fausses logiques et les menaces qui ont été vendues comme le prix à payer pour s’offrir le rêve originel.
Monsieur se débat pour ne pas se trahir. Mais trahir la morale et les valeurs qui l’ont mené dans ce petit monde étriqué est sa seule porte de sortie. Compliqué !
Le père Noël est une juste caricature de mensonge collectif qui peut créer le phénomène que nous observons. Aussi bienveillant soit-il, le père Noël reste un mensonge, une fausse vérité qui assénée suffisamment de fois par des figures de confiance produit un terrain fertile à l’escroquerie. Une forme d’addiction, de décompensation est alors disponible dans la structuration psychique de certains individus qui découvrent l’envers du décor.
« C’est faux, on m’a menti, on m’a fait croire à quelque chose que tout le monde savait irréel. Les figures en lesquelles j’avais confiance se sont cachées derrière ce mensonge pour maquiller et justifier leurs actes. Ce mensonge est même devenu une menace, si le père Noël jugeait que je n’avais pas été suffisamment sage, il serait radin avec moi. Mais ce rêve était quand même délicieux. Cette magie semblait tellement plus féérique que le réel auquel je suis confronté. Et puis, si pour mes figures de confiance c’est acceptable, voir honorable de jouer à se raconter des mensonges qui tordent le réel et masquent nos actes et intentions, pourquoi ne le ferais-je pas avec moi-même ? »
Et c’est parti pour des dissociations, en veux-tu en voilà. Le réel de nos perceptions, le réel de nos intentions, le réel de nos émotions ne comptent plus. Ce qui compte c’est de se raconter l’histoire la plus douce et protectrice pour l’enfant qui vit en nous, le plaçant dans une bulle prison, et on se démerde non plus à s’aider les uns les autres avec franchise, fragilité, fraternité et honnêteté, mais on se vend des conneries au maximum en espérant que personne ne souffre de rien jamais et en se promettant que si on fait bien ce que des bouquins, des guignols prétendus sages et autres curés recommandent, alors on finira par être récompensé.
Conneries ! La récompense, c’est ce que tu donnes maintenant. La récompense, c’est le respect, la vérité, l’humanité, l’émotion, la générosité, la fraternité, l’espace, l’attention, l’expression que tu te donnes maintenant à toi et aux autres. Il n’y a rien d’autre.
Tout ce qui vient se mettre au milieu, tout ce qui produit de la peur d’être ensemble, de faire humanité ensemble et de nous respecter d’abord dans tout ce que nous sommes, sont des pères Noël pour adultes.
Monsieur peut se réapproprier sa vie. Monsieur ne sauvera pas le monde, monsieur sera oublié. Mais ce faisant, monsieur pourra peut-être emporter des souvenirs de qualité en osant soigner son jardin, prendre soin de ceux qu’il aime, chanter à ses frères et sœurs ce que c’est pour lui de vivre ici avec nous et jouer aux jeux disponibles en ce monde, les jeux qui le font rire, jouir, aimer, rêver et vieillir sans même réaliser que le temps passe.


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