L’amour vache,
- Romain Delaire
- 18 avr.
- 3 min de lecture
Certains d’entre nous connaissent cette expression, le storytelling contemporain peut en parler sous le terme de dark-romance (sombre liaison), dans les deux cas les mots amour et romance poétisent et enjolivent le sujet qu’on va observer aujourd’hui.
Le sacrifice, la méfiance et la défiance ne sont pas du lexique de la relation amoureuse vitalisante.
On parlera ici de mauvais jeux de rôles. C’est-à-dire que certains d’entre nous sont tellement blessés, traumatisés et sans perspectives de renaissance que pour vivre la relation affective, ils ne l'entrevoient pas autrement que par l'objetisation réclamée et subie. Dans ces jeux, on entre ensemble dans une pièce de théâtre où l'autre sera le personnage qui nous permet de revivre en boucle les émotions auxquelles nous sommes addict : l’abandon, l’abus, la frustration, la souffrance, le chantage, la vengeance et les menaces.
Beaucoup d’œuvres d’art font l’apologie des tragédies amoureuses. La transgression est légitimée, la passion est une priorité, la sécurité, la patience et se donner les moyens de n’avoir rien à cacher, d'être serein et paisible passent en dernier. Pour les plus impulsifs et manipulables d’entre nous, l’amour tragique, la relation souffrante, la relation interdite et/ou impossible est un summum de l’intensité romantique.
C’est un abus de crédulité qui joue sur les leviers de nos traumatismes, avec pour conséquence de nous mettre hors de nous, de nous éloignier de notre centre vivant, paisible et soignant. Et bien souvent, pour l’artiste, c'est une manière d’emmener avec lui son public dans les profondeurs de son enfermement. C’est diabolique au sens premier, ce catéchisme produit des tensions, des douleurs, de la confusion et de la division chez celui qui se laisse embarquer.
L’énergie qui nous anime est une matière première qui se respecte, se contient, se raffine et se conduit. De la qualité de cette conduite dépendent le pire et le meilleur de nos états physique et psychique.
Ce que nos corps peuvent produire de l’énergie qui les traverse est à l’image de la nature qui nous entoure. De prodigieux rêves peuvent être semés, accompagnés et récoltés à condition de respecter le cadre, le rythme et les précieuses conditions de croissance. Ce qui n’interdit pas de jouir et de se régaler du fruit de notre récolte lorsqu’on sait discerner ce qui est mur, de ce qui a encore besoin de temps, de soleil et tranquillité.
Là se trouve une ligne crête, un fil sur lequel il nous faut cheminer en équilibriste. Bien qu’une fois que les fondations sont soigneusement posées, le sens des priorités assumé, le cheminement n’est pas si compliqué.
Tant qu’on ne peut pas assumer paisiblement la direction de notre désir et de notre plaisir, le fruit n’est pas mûr. La relation ne doit pas aller au-delà des mises au point, des synchronisations et des engagements à clarifier qui nous permettront de savoir à quoi nous en tenir. Savoir de quelle manière nous sommes bien d’accord de faire le chemin ensemble.
Il faut bien voir qu’entre une relation qui n’ose pas se définir, dire les termes et reste donc vaporeuse des profondeurs qui engagent les amoureux, et une relation qui assume une singularité sonnante et trébuchante, unique et potentiellement impressionnante (parce qu’avons-nous le droit de nous demander un tel niveau d’engagement ?), c’est le jour et la nuit pour ce qui peut vivre, pulser et nourrir les amoureux qui s’abreuvent à leur sanctuaire.
La peur de passer à côté de la passion est le poison. La dignité de remettre la passion à sa place de cerise sur le gâteau de la protection, de la transparence et de la fluidité est la paix.
S’il n’est pas possible d’aller en profondeur dans l’expression de notre humanité, s’il n’est pas possible de nous découvrir nous-mêmes dans la relation sans la pression de devoir convenir et être à la hauteur. S’il n’est pas possible d’être à la fois gardien responsable du sanctuaire et spectateur touché, curieux du cheminement. S’il n’est pas possible d’attendre, d’entendre, de caresser et de soigner patiemment, alors la passion est une compulsion qui dévore, détruit, fragilise et handicape les amoureux. Elle est un viol de ce qui produit la paix, la tranquillité, la créativité et l’inspiration.
L’union est une opportunité de paix, d’émulation, d’amplification de nos singularités et de fraternité si elle est menée en responsabilité des limites que l’on ose définir et respecter. Sinon c’est un télescopage, du cannibalisme et un avilissement de l'essence de notre humanité.


Commentaires