Recommence de zéro, autant de fois qu’il le faudra.
- Romain Delaire
- 17 janv.
- 4 min de lecture
Et même jusqu'à ce que ça devienne une seconde nature, une profonde habitude. Marqué de toutes tes victoires et tes défaites, empreint des aventures dont tu finiras par être la seule mémoire, recommence comme un nouveau-né, recommence comme si c'était la première fois à chaque fois.
C'était le message pour la femme venue me voir hier. Elle avait vécu une grande aventure professionnelle, couronnée de succès, de belles productions, des interventions applaudies, une grande communauté derrière elle.
Et puis une rupture amoureuse fracassante. La prise de conscience de violences intimes qui deviennent insupportables, le choix de partir pour sauver sa peau, et le commencement d’une marche dans le désert.
Elle était impressionnante de puissance et d’instinct, cette femme. Mais blessé, bancal, entre la bête stupéfaite et la sorcière enragée. Ne trouvant que trop peu d’oreilles pour témoigner de ses tempêtes, elle a pu, avec moi, se déposer et dire tout ce qu’elle avait sur le cœur.
C’était intense. Elle m’a envoyé 40 minutes de mots sans que je puisse en placer une. Et tant mieux, c’était fluide, elle s’allumait gracieusement, je voyais le processus de réparation énergétique se faire en osant simplement être le public de sa confession.
Elle m’expliquait toute sa difficulté à prendre soin d’elle, à se concentrer et à communiquer au travers d’une concentration, d’une fluidité et d’une verve de grand orateur. Le paradoxe était saisissant.
Alors pourquoi ? Comment ? Qu’est-ce qui a fait que cette femme puissante capable de donner autant, se retrouve à cet endroit, perde sa confiance, sa paix, ses capacités et son appétit ?
La sécurité affective. Étonnamment, sa réussite professionnelle, elle l’a bâtie sur un socle affectif qui était solide. Aussi abusif, violent, inadapté et inacceptable qu’elle a fini par réaliser que son foyer vibrait pour elle, pendant des années cet équilibre lui a permis de se concentrer et de se réaliser au travers de ses entreprises. Déroutant, loin des clichés habituels, sa vérité a pourtant été celle-là.
On est ici sur un mélange de différentes influences. À la fois une jeune femme dévalorisée dans son enfance, qui entre donc en relation affective avec une très petite idée du respect qui lui est dû. À la fois une habitude acquise dans l’enfance d’être abusé et finalement une forme de sécurité vécue à reproduire le phénomène dans ses relations affectives adultes. À la fois un partenaire tout aussi blessé mais complémentaire, un temps, réellement impliqué, réellement sécurisant pour ce qui était à vivre et à réaliser pour elle. Dans la misère de leurs premiers pas en tant qu’adultes, ils s’étaient finalement bien et mal trouvés, ces deux-là.
Et puis, sur ce terreau imparfait mais possible qui s’était offert à elle, madame a pu s’ouvrir au monde, exprimer une part d’elle qui voulait partager, communiquer, donner et contribuer. Miraculeusement, heureusement, évidemment quand c’est le moment, la graine a germé et fleuri. Elle a découvert comment elle pouvait être respectée pour son travail, ses prises de risques, sa disponibilité et sa force de proposition. Merci au ciel de dessiner des possibles, des fractures de lumière sur des chemins qu’on pourrait croire sans issue.
Et donc réalisant le respect et la déférence à laquelle elle pouvait avoir droit, elle a fini par pointer du doigt que si son socle affectif n’était pas si déséquilibrant, il n’était pourtant pas ce à quoi elle se sentait en capacité de se souhaiter dorénavant.
On appelle ça simplement « accepter de reculer pour mieux sauter ».
Mais quand c’est la première fois qu’on se retrouve devant ce pan de vie à réinvestir, on imagine que le reste de ce qui est réalisé continuera de fonctionner. On n’a pas forcément conscience que tous les domaines de nos vies sont intimement équilibrés. On ne se rend pas compte que remettre en question et décider de rebâtir ces fondations va faire vaciller au moins un temps, sérieusement, tout ce qui s’appuyait dessus.
Ce chamboulement, ce déséquilibre n’est pas pour tout le monde aussi intense. Ça dépend de la taille du réseau. Plus notre force est le fruit de connexions à de multiples interactions, engagements, personnes pilier, moins la perte, la reconfiguration d’une des relations est déstabilisante. Mais ça, ça ne se décide pas. Nous avons chacun notre manière de nous équilibrer rationnellement. Pour certains nous avons besoin et prenons plaisir à connecter plusieurs personnes piliers, et pour d’autres c’est avec une seule puissante relation pilier que nous nous épanouissons. C’est comme ça, ça peut même changer pour certains au cours de l’existence, mais ça ne se choisit pas, c’est une opportunité qui nous est donnée dans un cas comme dans l’autre.
Bref, madame doit réapprendre, repartir de zéro. Pas totalement de zéro puisque ce qui a été vécu est gravé en elle. Ce dont elle est capable dans une certaine stabilité affective, elle le sait. Mais cette sécurité est aujourd’hui à rebâtir pour le meilleur. En attendant, c’est la galère. Des choses simples, considérées comme acquises, qui lui facilitaient la vie, elle doit s’en occuper elle-même. Et ce n’est pas si simple pour elle. C’est épuisant, long, lourd et décourageant.
D’autant plus que madame se sent destituée, rétrogradée, presque punie. Ça pique, à un certain moment elle s’est crue arrivée, elle avait cru que le plus dur était fait, qu’elle ne s’arrêterait plus jamais de s’élever.
Oui dans « reculer pour mieux sauter », il y a « reculer ».
Le grand plan est plus généreux que de simplement nous laisser nous fossiliser dans nos premières victoires. En tout cas pour ceux pour qui ça fait du sens, la vie sait venir te chercher et te chuchoter à l’oreille « bravo, tu réalises ce dont tu es capable, maintenant fort de cette expérience, tu vas recommencer, tu vas le refaire mais en t’offrant encore plus grand, encore plus beau. Non pas pour du « toujours plus », mais pour du « ce n’est pas un miracle, tu n’as pas eu un coup de chance, même dans une autre configuration, même sans les aides qui t’ont facilité la voie, tu sauras trouver d’autres chemins, tu sauras te réinventer pour continuer à exister et à briller quel que soit les obstacles et les opportunités ». Ta paix, c’est de vivre ton succès en ayant intégré dans ton cœur qu’il partira et reviendra, et alors à chaque fois tu sauras renaître, écouter, apprendre et revenir encore plus toi, encore plus simplement, encore plus tranquillement ».



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