Toxique indulgence,
- Romain Delaire
- 29 mars
- 4 min de lecture
Il peut être confortable et rassurant de vouloir comprendre, accueillir, tolérer et rassembler.
Il peut être séduisant de se raconter qu’on se met à la place de l’autre en le laissant produire et reproduire le lit de son ensevelissement.
Pourtant, il est bien possible d’utiliser toutes ses postures pour ne s’offrir qu’une seule chose : l’autorisation de soi-même dévisser, dévier, se répandre et abuser.
Notre monde intérieur comme celui de l’extérieur ne manquent pas de sources de révolte, de colère et de dégoût. C’est un fait indiscutable. Chacune et chacun d’entre nous sommes sensibles à ces réalités qui font partie de l’expérience humaine.
Mais c’est intense, prégnant, confrontant et engageant de rester au contact de ces réalités sans s’égarer. Ça demande une forme de stricte discipline. Rester exposé et conscient à la juste dose. Pas trop loin pour ne pas fermer les yeux, pas trop près pour ne pas être possédé.
Si bien que beaucoup d’entre nous font le choix de s’éloigner, de fermer les yeux, nous justifiant à nous-mêmes que notre responsabilité et notre capacité à impacter la situation étant tellement minimes, qu’il vaut mieux ne pas regarder. Cette posture est plus facile dans une société qui camoufle grâce à sa technologie, son industrie alimentaire et un divertissement intensif.
Alors, cette posture devient virale. Pour pouvoir me justifier devant moi-même et continuer de me permettre de fermer les yeux, je vais prêcher ma posture. Je vais « comprendre » et excuser à tour de bras toutes celles et ceux qui, sur mon chemin, font le même choix.
Mais fermer les yeux ne fait pas disparaître la chose. Cette chose a alors toute liberté de prendre place, de s’enraciner et de gagner en puissance jusqu’à atteindre nos paupières fermées. C’est comme ça que des émotions, des mémoires, des images et des sensations viennent nous attraper quand nous ne les attendions plus. C’est comme ça que des images du bout du monde et des horreurs du quotidien viennent nous remettre les pieds sur terre, parfois violemment.
Mais ne nous mentons pas. La violence initiale, c’est d’avoir osé fermer les yeux. La violence primaire, c’est celle de se croire capable de vivre au-dessus de notre humanité. La violence originelle, c’est celle de nous désolidariser de la condition humaine intérieure et extérieure.
Et la violence enseignée, c’est l’incitation à décoller pour ne pas sentir ce qui pleure et souffre dedans, et ce qui vit et tremble dehors. Nous nous motivons à fermer les yeux, à laisser tomber, à ne pas pleurer, à ne pas communier, à ne pas nous sentir solidaire de la condition humaine de dedans et de dehors. Pour un instant immédiat de paix illusoire, nous hypothéquons et nous abandonnons une vérité que nous expérimentons tous, une gravité à laquelle nous ne pouvons pas échapper, et une fraternité qui pourrait illuminer nos vies.
Parce que oui, la gravité est ce qu’elle est, l’horreur et l’existence du dégueulasse sont bien réelles dedans comme dehors. Mais ce qui rend libre, ce n’est pas la croisade et l’éradication de ces vérités, ce qui rend libre nos cœurs, c’est d’ensemble nous serrer les coudes pour ne pas y succomber. C’est en regardant cette gravité droit dans les yeux que nous pouvons trouver la force de nous inventer autrement.
Ce n’est pas en excusant les comportements dégueulasses que nous nous témoignons un amour puissant. Mais bien en ne fermant pas les yeux et en nous reconnaissant. On peut même remercier l’autre de nous montrer comme ça fait mal de le regarder se mentir et se renier. On peut le remercier de nous enseigner que grâce à lui nous allons décider, nous, de faire autrement. Et évidemment sur ce chemin, si ce choix l’inspire, il sera le bienvenu.
On est les accompagnants, les gardiens et les parents les uns des autres. On est une famille humaine. C’est comme ça. On peut faire la différence entre condamner et cautionner. On peut assumer de respecter sans cautionner, sans excuser, sans alimenter.
Un vide, un silence et une distance assumée peuvent en dire aussi long qu’un discours. On peut aussi dire, sans concession, lorsqu’on oublie plus qu’en s’adressant à l’autre, on s’adresse à nous-mêmes. On peut oser souhaiter ardemment à l’autre ce qu’on se souhaite à nous-mêmes. On peut oser injecter à l’autre l’amour qu’on veut s’offrir soi-même.
Les indulgences, qui sont des autorisations de soi-même reproduire l’abus, ne sont plus acceptables. En nous comme à l’extérieur de nous, beaucoup trop de vies en dépendent.
Il n’est pas non plus question de nous parfaitiser. Parfait, nous ne le serrons jamais. Mais conscient, soignant, présent et honnête de la vérité vivante et stimulante de l’instant, ça c’est accessible. Sur le chemin de regarder droit dans les yeux ce que nous disqualifions, autant que ce que nous embrassons, nous changerons, nous évoluerons, nous nous donnerons les moyens d’oser ce qui aujourd’hui peut encore nous sembler infaisable. Ce qui compte ce n’est pas d’être capable de tout maintenant, mais de garder les yeux et le cœur grand ouvert. Le reste se fera petit à petit, à la douce mesure de nos sourires, de notre tendresse et de nos respirations.
Photo Mike Mezeul


Commentaires