Je ne voulais pas être seul,
- Romain Delaire
- 23 janv.
- 10 min de lecture
Et j’ai fini par ne plus vouloir être moi.
Pourquoi ? Pour beaucoup de raisons différentes, et principalement parce que je n’ai su situer que tardivement, la place que je sais occuper et qui rend ma vie douce, amusante et chaleureuse.
Je pourrais vous expliquer qu’on m’a bien brouillé les pistes, qu’on m’a appris à me battre contre ma nature, qu’on s’est désintéressé de mes particularités, si bien que ma singularité a vite, dans mon enfance, été quelque chose qui m’a été reproché, et qu’on m’a vigoureusement et violemment demandé de gommer si je ne voulais pas être décevant, fatiguant, puni, battu et privé d’avenir. Il faut être un enfant avec une puissance particulière pour ne pas se laisser détruire par ces choses, et croire en soi bien au-delà de menaces, des sévices, des punitions et des injonctions. Je n’étais pas cet enfant-là. Je me suis laissé convaincre, je me suis laissé pervertir, je me suis laissé devenir détestable, au moins sous une certaine apparence. Je suis devenu devant eux, ce que j’entendais qu’ils disaient que j’étais.
Tout cela est vrai. Et le papa que je suis aujourd’hui réalise que la perception que ses enfants ont d’eux-mêmes relève en partie de sa responsabilité. C’est indéniable et c’est plein d’espoir. Un papa, une maman et toute figure de référence, ont le pouvoir d’enseigner à l’enfant à respecter, honorer et sanctuariser son point de regard, son naturel, son accès à sa singularité.
Jusque ici, j’ai évoqué la partie sur laquelle je n’avais pas de prise. Ce que je ne pouvais pas éviter. Ce à quoi j’ai été exposé et qui m’a façonné. C’est à discerner précisément, à désinfecter et à cicatriser.
Mais il me faut reconnaître la partie sur laquelle j’ai eu la main, c’est-à-dire, ce que seul, j’ai choisi d’engendrer. J’ai choisi de me venger quand j’en ai eu les moyens, c’est-à-dire, quand je suis devenu un adulte et que c’était finalement le moment où j’aurais pu me libérer de ces conneries pour vivre la vie qui chantait dans mes veines depuis le début. Mais non. Ça avait été tellement violent, tellement aliénant, tellement étriquant et torturant, qu’un des buts de mon existence secrète (même de moi-même), était devenu de retrouver mes bourreaux et de les faire payer, de les faire souffrir au moins autant que ce qu’ils m’avaient fait subir. Et mes bourreaux, je les avais sous la main. Mes parents et tous ceux qui sur le chemin avaient joué à m’inspirer de faire ce qu’ils disaient mais ne faisaient pas. Ce qui les faisait le plus souffrir était que je sois malheureux, que ce qu’ils avaient souhaité pour moi, ce qu’ils me souhaitaient de plus heureux, je leur jette à la figure et que je souffre et me détruise devant leurs yeux.
Usant de la même perversion avec laquelle ils m’avaient asséné qu’ils voulaient mon bonheur, que j’avais tout pour être heureux, que je devais me sentir chanceux de ma condition, que je ne faisais pas les efforts et qu’en même temps ils décompensaient sur moi leurs frustrations, leurs démons, leur fainéantise, leur violence, leur passé pas digéré et leur peur de l’avenir ; je leur ai chanté que je faisais du mieux que je pouvais mais que c’était de pire en pire pour moi, j’ai tout détruit, tout cassé, tout brûlé en souriant, en leur chuchotant la douce berceuse de « je ne fais pas exprès, c’est bien ce que je fais, j’y crois, croyez en moi, ça va aller, il faut qu’on aille par là, il faut me suivre, il faut supporter, éprouver, avancer ». Ils devaient payer l’addition encore et encore et encore et encore et encore ! Je montrais que j’étais capable, que j’avais le talent et les capacités de briller, de rayonner, d’être bon, généreux, riche et heureux, et je cassais tout, je salissais tout, je brûlais tout encore et encore et encore et encore ; et je les regardais pleurer de la culpabilité que ça faisait germer en eux. C’est fou à exprimer, parce que je ne l’assumais pas donc je ne le conscientisai pas, mais je jouissais de ça. Produire de la culpabilité à la plus haute dose possible. En plus, je suis tellement puissant, j’ai une capacité à canaliser tellement d’énergie que j’ai pu faire durer le supplice horriblement longtemps.
Ça, pour me libérer de mes chaînes, je dois l’assumer. Ça, je n’y étais pas obligé. Ce choix était mon choix. Cet enfer dans lequel j’ai voulu les emmener, c’est avant tout l’enfer que je me suis offert. Ça fait mal, ça fait chier, il y a tellement de raisons de dire que je ne pouvais pas faire autrement, mais si, je pouvais faire autrement. Je ne voulais pas faire autrement. Je voulais tout brûler, je voulais prouver par le pire qu’ils n’avaient plus qu’à payer ce qu’ils avaient engendré, sans assumer et réaliser que c’est ma vie, mon intimité, ma joie et mon plaisir d’être qui je suis que je foutais en l’air.
Et pour faire ça bien, j’espère qu’il est limpide dans cette lecture que pendant le processus, toute cette mécanique m’était secrète à moi-même. Je croyais chaque mot, chaque mensonge, chaque délire que je vendais. Dans certaines de mes solitudes les plus intimes, j’étais hébété de ne pas comprendre ce que je faisais. De vouloir mon bien, et de, je ne comprenais pas comment, produire mon mal.
Putain que c’est à la fois soulageant et triste d’assumer cette vérité.
Merci d’être, en me lisant, les témoins de ma confession. Les témoins devant lesquels je m’engage à faire autre chose de cette vie qui m’est confiée.
Sur le chemin, il y a eu des indices, des pistes qui cherchaient à me montrer ce que j’étais en train de faire. L’une de ces pistes a été la mécanique exposée dans un film réalisé par Christopher Nolan et qui se nomme Memento. Si vous ne l’avez pas vu et souhaitez le regarder, arrêtez-vous ici dans cette lecture parce que je vais le spoiler totalement.
Ce film raconte l’histoire d’un homme qui oublie tout de sa vie toutes les quinze minutes. Pour se rappeler qui il est et ce qu’il doit faire, il tatoue sur sa peau ce dont il doit se souvenir. Et ce dont il veut se souvenir, c’est que quelqu’un a tué sa femme, et qu’il doit le retrouver. À chaque fois qu’il avance dans son enquête, il se tatoue ses nouvelles découvertes pour pouvoir continuer ses recherches. Sauf que, nous comprenons à la fin du film que c’est lui qui a tué sa femme. Et nous découvrons que ce n’est pas la première fois qu’il découvre qu’il est le responsable. Et qu’à chaque fois qu’il retrouve cette vérité, sachant lui-même qu’il va oublier, et ne supportant pas la réalité, il se brouille lui-même les pistes en se tatouant des mensonges. Ainsi, il oublie à nouveau, et repart dans une nouvelle boucle.
Cet homme se préfère innocent en quête d’un mal extérieur, que coupable, assumant ses responsabilités et s’afférant à payer ses dettes et se reconstruisant avec honnêteté et dignité.
Quelque chose en moi se reconnaissait dans les manigances de cet homme, si bien que la vision de ce film générait une profonde terreur dans mon corps. Mais tant que le fruit n’est pas mûr, il ne tombe pas de l’arbre.
Voilà ce que j’ai fait. Je n’ai tué personne, mais j’ai voulu rester innocent et irresponsable de ma vie, de ma paix et de mon bonheur, préférant traquer à l’extérieur tout ce que je prétendais ne pas être, et qui, je le revendiquais, était la cause de mon malheur et des malheurs de ce monde.
Avec beaucoup de celles et ceux qui sont entrés dans mon intimité, j’ai souvent joué ce jeu malsain. Si pour une part de moi ça a été réellement horrible de vous perdre et de vous voir me tourner le dos. Putain que vous avez eu raison. Et quelque part, merci de l’avoir fait. A chaque fois que l’une ou l’un d’entre vous m’abandonnait pour sauver sa santé, je me rapprochais d’assumer, de me soigner et de pouvoir faire autre chose de ma vie. Désolé du fond de mes tripes, et merci du fond de mon cœur.
Merci à ma femme d’avoir pris été ce dernier relais, cette dernière figure sur le chemin de la prise de conscience et de la guérison de cette folie. Merci de m’avoir cadré, calmé, nourri, aimé et accompagné. Tu es en or, d’ailleurs tu vois l’or du monde, ça, ça fait un moment que nous le savons, toi et moi.
Merci à mes enfants d’avoir été les détonateurs de mon désir profond de nettoyer cette merde dans laquelle j’étais englué. Votre existence m’a donné la force d’assumer puissamment qu’il serait hors de question que je joue à ce jeu avec vous.
Merci aux amis qui sont restés de près et de loin. Vous êtes nombreux ! Vous avez été des piliers. Vous m’avez permis de poser des limites dans cette folie qui me rongeait. Merci
Merci à ma sœur, qui dans cette histoire a été un ange ne prenant pas parti, mais qui en même temps a toujours envoyé de la force, toujours à croire en moi, toujours à porter le maximum qu’elle pouvait pour essayer de m’aider et de m’alléger de cette histoire qu’elle avait vue de ses yeux, naître, macérer et pourrir.
Et merci à mes parents, qui ont été aussi coupables qu’innocents. Vous m’avez lâché la main quand j’étais petit, vous ne vous êtes pas rendu compte, mais quand j’ai été en capacité de dire combien dès le début, j’avais eu besoin de vous, vous l’avez reprise, vous vous êtes remis en question et vous m’avez aidé à traverser et guérir cette folie que seul, j’avais choisie. Merci
Cela étant dit, il y a une autre manière de lire ce qui s’est passé, et qui n’annule pas la version qui vient d’être exposé. On pourrait dire que la version qui vient d’être exposée est le témoignage de ma polarité destructrice.
Laissons maintenant ma polarité constructive nous raconter sa version.
Depuis mon enfance, quelque chose en moi a observé avec puissance que ce qui, dans mon environnement, était appelé « lien amoureux », « lien parentaux », « lien amicaux », « fraternité » pour essayer de résumer, n’était terriblement pas satisfaisant, vraiment pas à l’image de ce que je sentais qu’il était possible de connecter, de se donner, de célébrer et de faire pulser.
Sans que je puisse le nommer consciemment, je sentais les adultes être des enfants blessés, blessants, stupéfaits, stupéfiants, malades et toxiques. Très peu se tenaient droits. Très peu, voire aucun dans mon environnement, ne savaient mêler la parole à l’acte, chacun essayait de séduire et de voler son supérieur, tout en essayant de dresser et d’abuser son inférieur. Parce que oui, dans ce monde d’adulte là, il n’y avait pas d’égaux. Ils étaient tous seuls à leur niveau, à écraser celui d’en dessous, et à jalouser celui d’au-dessus.
S’il m’a fallu donner le change et faire le minimum requis pour qu’on ne me tue pas, je n’ai jamais vraiment adhéré à cette histoire. J’ai fait le dos rond tant que je ne pouvais pas me libérer de leurs autorités, et dès que j’ai pu, j’ai pris mon envol.
J’espérais, pendant longtemps, les laisser croupir dans leur merde, mais je me suis fait rattraper par l’amour. Aussi vulgaire que pouvait être cette famille, ces amours et ces amis, j’étais connecté viscéralement, amoureusement, génétiquement, racialement, divinement à eux. Quand j’essayais de décoller sans eux, je manquais de carburant, mon vol était rapidement vidé de son sens.
Alors j’ai posé mes bagages dans un lieu à mi-chemin. Il était hors de question que je tire un trait sur la noblesse relationnelle que je me souhaitais, et il était aussi hors de question que je tire un trait sur le sens profond que ces relations donnaient à mon existence.
A chaque fois, soit qu’une relation du passé revenait, soit qu’une nouvelle relation se manifestait, je testais quel niveau de transparence, de respect, de sincérité et de reconnaissance de l’amour qui nous lie, nous étions capables d’honorer.
Quelle aventure ! Ma vision théorique s’est bien avérée être une solide prophétie, mais ce dont je voyais les autres ne pas être capable, en pratique, je n’en étais pas plus capable. Avec chacune et chacun, nous nous sommes entraînés, motivés à oser plus beau, plus simple, plus sain, plus respectueux, plus humain.
Chaque histoire, chaque relation était plus ou moins longue, plus ou moins intime. On se trouvait pour faire un bout de chemin ensemble, et puis lorsque la suite de nos apprentissages devait se faire ailleurs, chacun continuait de son chemin.
Comme autant d’essais, erreurs, autant de tentatives sincères pour finir par atteindre le point de séparation. Atteindre l’endroit où nous n’étions plus d’accord sur les directions que nous souhaitions à nos individualités. Aussi imparfaites, intenses et transformatrices qu’ont été ces relations, nous nous sommes écoutés, accompagnés et respectés.
Apprendre à se dire bonjour vraiment, à cheminer ensemble honnêtement, et à nous dire au revoir simplement.
Et ce travail a porté ses fruits. De cette manière, j’ai soudé ma famille comme elle ne l’a jamais été. De cette manière, j’ai rencontré ma femme, nous sommes tombés d’accord sur l’ambition de prendre soin de notre relation jusqu’à ce jour.
J’ai réussi, rien n’est terminé, l’avenir tend les joies et apprentissages qui viendront. Mais la famille que j’ai aujourd’hui est la famille dans laquelle j’ai grandi, augmentée de tout ce qui me manquait terriblement étant petit. Je suis heureux d’offrir cela à mes enfants.
Les amitiés qui sont les miennes aujourd’hui offrent une possibilité d’être soi, comme je l’ai toujours souhaité à ceux qui ont croisé mon chemin.
Cette réussite aurait pu se réaliser autrement. Maintenant j’en ai conscience. Maintenant je ne procède plus de la même manière. J’ai appris.
Les méthodes d’un monde pour accoucher de lui-même peuvent être les mêmes méthodes qui seront condamnées par le monde suivant. Et tant mieux. Nous apprenons de nos erreurs. Nous apprenons que nous avons parfois fait compliqué, pour produire un bonheur que les découvertes faites entre-temps permettent de produire plus économiquement et plus paisiblement.
Nous avons été ce que nous avons été, et osant chaque jour remonter la piste de notre rêve et de notre intuition, nous avons reconnu le monstre qui se jouait de nous en nous. Nous avons pu l’apaiser, le guérir et le soigner. Il est maintenant l’humaine animalité qui nous vitalise aussi, et est et sera toujours ce que nous sommes aussi.
Nous pouvons lui reconnaître sa place, et rester attentif à ses besoins. Il ne grogne jamais pour rien, il ne trépigne jamais pour rien, il ne rugit jamais pour rien.
Merci de m’avoir lu jusqu’ici, j’espère avoir pu faire danser des contraires qu’il est parfois difficile de faire cohabiter aussi bien en nous, qu’à l’extérieur de nous.


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